Comment Alphonse Bertillon a inventé la police technique au XIXe siècle

En 1882, Alphonse Bertillon, alors chef du service photographique de la préfecture de police, met au point un système d’identification des récidivistes, appelé « Bertillonage ».



Photo de face et de profil d'Alphonse Bertillon, prise le 7 août 1912


© PRÉFECTURE DE POLICE / AFP
Photo de face et de profil d’Alphonse Bertillon, prise le 7 août 1912


AU NOM DE LA LOI (4/4) – En 1882, Alphonse Bertillon, alors chef du service photographique à la préfecture de police, met au point un système d’identification des récidivistes, appelé « Bertillonage ».

Paris, 16 octobre 1902. Dans son cabinet de la rue du Faubourg Saint-Honoré, le dentiste Auguste Alaux découvre, au petit matin, le corps sans vie de sa servante. Joseph Reibel, 45 ans, a été assassiné et le vol semble être le mobile du crime. En l’absence de témoins, l’enquête s’annonce difficile. Le commissaire Prélat des Champs-Élysées et son secrétaire, l’inspecteur Magnan, s’y rendent et constatent que les objets de valeur ont disparu. Un cadenas a été arraché, contenant des centaines de pièces de monnaie. Le juge d’instruction Jolliot demande alors à Alphonse Bertillon de se rendre sur les lieux. Fiez-vous à l’œil expert du directeur du service d’identité médico-légale pour trouver des indices que les enquêteurs n’ont pas.

Aussitôt, l’attention de Bertillon se porte sur les vitraux fracturés des médaillons. Sur les morceaux brisés, il isole quatre empreintes digitales qu’il rapporte au service d’anthropométrie pour les analyser. Premier constat : ils n’appartiennent pas à la victime. Il les comparera ensuite aux centaines d’autres contenus dans son dossier, constitué de lettres en carton. Dans l’un d’eux, les impressions semblent correspondre parfaitement. Le dossier est au nom d’un certain Henri-Léon Scheffer, qui avait été arrêté le 9 mars 1902 pour vol et abus de confiance. Les enquêteurs s’intéressaient précisément à cet homme qui connaissait la victime. Il informe le juge de ses conclusions dans un procès-verbal du 24 octobre 1902. Six jours plus tard, le suspect est arrêté à Marseille et passe aux aveux.

Un système de classification obsolète

Bertillon devient ainsi l’un des premiers policiers à découvrir l’identité d’un criminel en examinant ses empreintes digitales. Pourtant, le criminologue, né à Paris le 22 avril 1853, a longtemps hésité à ajouter ces traces à ses fiches. « Au départ, je n’étais pas forcément favorable à cette méthode, qui venait principalement d’Angleterre. Mais parce qu’il était utilisé dans d’autres pays, il s’est rendu compte qu’il était indispensable », explique Christophe Soullez, spécialiste de la police et co-auteur du livre. 3 minutes pour comprendre les 50 meilleurs romans policiers de notre histoire*.

Bertillon était convaincu de la supériorité de la méthode anthropométrique qu’il avait mise en place après avoir été embauché à la préfecture de police (grâce à son père) comme secrétaire d’écriture en 1879. Dans le grenier, il était chargé de classer les dossiers qui contiennent des informations. sur des personnes arrêtées par la police parisienne. Mais il se rend vite compte que le système de classification utilisé est obsolète et peu pratique. Il est presque impossible, parmi ces millions d’enregistrements, de trouver celui d’un individu en particulier.

« Il voit aussi que les criminels ont bien compris le système et donnent de fausses identités lors de leur arrestation. Or, à cette époque, l’une des principales préoccupations des pouvoirs publics était de lutter contre les récidivistes. Cependant, le système ne permettait pas la confusion. -les », poursuit Christophe Soullez.

« Il a fait un pas en avant considérable pour la police judiciaire »

Il conçoit alors un système basé sur neuf mesures anthropométriques : le Bertillonage. Plus précisément, il mesure différentes parties du corps d’une personne avec une pince et une pince céphalique et écrit les données sur une carte. Taille, envergure, longueur du corps, tronc, oreille droite, pied gauche… Il n’y a aucune possibilité que l’on retrouve ces mensurations chez une autre personne.

Le préfet de police, Louis Andrieux, prend Bertillon pour un fou et ne veut pas entendre cette méthode. Son successeur, Ernest Camescasse, est plus ouvert et lui laissera trois mois pour essayer sa méthode. Bertillon mesurera ensuite tous les prévenus amenés au dépôt. Et les résultats ne se font pas attendre. Sur les 19 771 individus qui sont passés entre leurs mains, 290 sont identifiés comme des récidivistes, note le livre. Aux origines de la science médico-légale, Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime. Sa méthode aboutit à l’arrestation en mars 1892 de l’anarchiste Ravachol, qui avait été « bertillonné » à la prison de Saint-Étienne deux ans plus tôt.

En 1893, à la demande du préfet Lépine, le bureau d’identité, créé dix ans plus tôt, fusionne avec le service photographique et celui des sources judiciaires. Le service d’identité judiciaire était né. 128 ans plus tard, il existe toujours. “Lorsque des crimes graves sont commis, les services d’identification médico-légale se déplacent pour prendre des traces et des indices, figer la scène de crime. Ensuite, ils vont classer, analyser, interpréter tous ces éléments”, souligne Christophe Soullez.

Le bertillonage, adopté par de nombreuses forces de police en Europe, a été utilisé en France jusqu’en 1970, avant d’être définitivement remplacé par l’analyse des empreintes digitales. Mais l’œuvre de Bertillon, décédé en 1914, propulse la police dans une nouvelle ère. Désormais, la police peut prouver l’implication d’un suspect dans une affaire, même sans aveux de sa part. “Cela a fait un pas en avant considérable pour la police judiciaire”, conclut Christophe Soullez.

* 3 minutes pour comprendre les 50 meilleures histoires criminelles de notre histoire, par Christophe Soullez et Alain Bauer, éditions Le Courrier du Livre, 160 pages, 19,90 euros